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Le cartable, les nattes et la Seine : l’histoire de Fatima BEDAR

Un destin forgé dans la boue des bidonvilles et la ferveur indépendantiste.

Pour comprendre le destin tragique de Fatima Beddar, il faut remonter aux premiers souvenirs d’une enfance marquée par l’exil et le déracinement. Arrivée en France à l’âge de cinq ans, la fillette rejoint, avec sa mère  Djida, un père courageux, Hocine, qui trime comme chauffe-four chez Gaz de France. Leur première terre d’accueil n’est qu’un alignement de tôles et de misère : le bidonville du quartier Pleyel à Saint-Denis. Puis vient la quête désespérée d’un toit plus solide — un immeuble rue du Port à Aubervilliers, une maison achetée en 1954, puis Sarcelles en 1959, et enfin un pavillon à Stains au printemps 1961.

Au milieu d’une fratrie de sept enfants, Fatima est l’aînée des filles. Élève appliquée, elle nourrit un rêve simple mais noble : devenir institutrice. Mais dans la France des années 1950 et 1960, le poids des préjugés coloniaux et sociaux pèse lourdement sur les épaules d’une jeune fille algérienne. On l’oriente vers le collège d’enseignement commercial féminin de la rue des Boucheries, à Saint-Denis, loin des bancs de l’école normale dont elle rêvait.

Pourtant, sous le calme apparent de l’adolescente se cache une conscience politique précoce. Fatima n’a que huit ans lorsque la guerre d’Algérie éclate en 1954. Dans le foyer des Beddar, la cause nationale n’est pas une idée abstraite : Hocine est un militant actif de la fédération de France du FLN. Régulièrement, il prend la main de Fatima et de sa sœur cadette pour les emmener dans des réunions clandestines. Dans ces pénombres où se murmure l’espoir d’une Algérie libre, la fillette forge ses convictions anticolonialistes.

                                                     Manifestants du 17 octobre 1961

Le 17 octobre 1961 : le choix de la liberté, l’horreur du massacre

En ce mois d’octobre 1961, la tension dans la capitale française est à son comble. Le préfet de police de la Seine, Maurice Papon, impose un couvre-feu discriminatoire ciblant exclusivement les « Français musulmans d’Algérie ». En réponse, la fédération de France du FLN lance un appel à une manifestation massive, pacifique et de grande ampleur dans le centre de Paris le 17 octobre.

Chez les Beddar, le sujet brûle. Hocine et Djida décident de s’y rendre, mais ils ordonnent à Fatima, âgée de quinze ans, de rester au pavillon familial pour garder ses plus jeunes frères et sœurs. Fatima refuse de rester en retrait. Une dispute éclate. Poussée par le désir d’affirmer son engagement et de braver la répression, l’adolescente quitte la maison avec son cartable d’écolière sur le dos, prétextant se rendre au collège.

Mais au lieu d’aller en classe, Fatima rejoint seule la foule des manifestants algériens déferlant sur les grands boulevards parisiens. Ce soir-là, la réponse policière est d’une violence inouïe. Sous les ordres de Papon, une véritable chasse à l’homme s’organise : passage à tabac, tir à balles réelles, têtes fracassées. Fatima, prise dans la tourmente, est sauvagement tabassée par les forces de l’ordre avant d’être jetée vivante dans les eaux sombres de la Seine, où elle finit par se noyer.

                                                               Fatima BEDAR avait 15 ans

 

Quinze jours de calvaire et le mensonge d’État

Au pavillon de Stains, la nuit du 17 octobre est interminable. Ne la voyant pas rentrer, Hocine et Djida parcourent les rues en vain. Dès le lendemain, le père se rend aux commissariats de Stains et de Saint-Denis pour signaler la disparition de sa fille. L’accueil y est glacial à l’encontre de ce père effondré.

Pendant deux semaines, un véritable calvaire s’installe. Djida, sillonne les rues de Stains et des communes voisines avec son jeune fils Djoudi, pleurant sa fille disparue. De commissariat en commissariat, les parents réclament désespérément un avis de recherche national.

Il faut attendre le 31 octobre pour que le cauchemar prenne son visage définitif. Un ouvrier aperçoit un corps coincé au niveau de la septième écluse du canal Saint-Denis, aux côtés d’une quinzaine d’autres cadavres d’Algériens flottant à la surface. Requis sur place, Hocine Beddar reconnaît immédiatement sa fille de quinze ans grâce à ses magnifiques et longues nattes noires. Le lendemain, le cartable scolaire de Fatima est restitué à la famille.

Pour couvrir les exactions policières, l’administration française impose alors sa version des faits. Profitant de l’illettrisme d’Hocine, la police le contraint à apposer sa signature au bas d’un procès-verbal stipulant que sa fille s’est suicidée. Fatima est inhumée dans la discrétion le 3 novembre 1961 au cimetière communal de Stains. Un silence lourd s’installe dans la famille, à tel point que pendant plus de deux décennies, les frères et sœurs de Fatima croiront que leur aînée s’est suicidée.

La contre-enquête : exhumer la vérité historique

Le déni d’État aurait pu ensevelir la mémoire de la jeune fille à jamais sans le travail d’enquête mené des années plus tard. En 1986, le romancier Didier Daeninckx auteur de (Meurtres pour mémoire. https://fr.wikipedia.org/wiki/Meurtres_pour_mémoire) publie dans la revue Actualités de l’émigration une toute première liste de victimes du 17 octobre 1961. Le nom de Fatima Beddar y apparaît.

Un résumé de cet article paraît dans L’Humanité et tombe sous les yeux de Louisa, l’une des sœurs de Fatima. Intriguée et encore marquée par la version officielle du suicide, elle contacte l’écrivain Didier Daeninckx qui s’associe alors à l’historien Jean-Luc Einaudi (https://fr.wikipedia.org/wiki/Meurtres_pour_mémoire) pour mener une minutieuse contre-enquête.

Naviguant entre l’institut médico-légal, les registres des cimetières et les berges du canal, Einaudi et Daeninckx recueillent des témoignages clés : camarades de classe, éclusier, riverains. La version du suicide s’effondre définitivement au profit de la vérité historique : Fatima Beddar a bel et bien été assassinée et jetée à l’eau le soir du 17 octobre 1961 en raison de sa participation à la manifestation.

 

Postérité et hommage national : de la Seine aux terres de Kabylie en Algérie
Aujourd’hui, Fatima Beddar est reconnue comme l’une des figures martyres (chahida) de la guerre d’indépendance algérienne, et demeure l’un des rares visages féminins identifiés de la tragédie du 17 octobre 1961.

                                                                    La tombe de Fatima Bedar à Tichy

À l’automne 2006, grâce au concours du ministère des Moudjahidine et de la Fondation du 8 mai 45, sa dépouille a été exhumée du cimetière de Stains pour rejoindre la terre de ses ancêtres. Le 17 octobre 2006, quarante-cinq ans jour pour jour après sa mort, elle a été inhumée avec les honneurs dans le carré des martyrs de Tichy, en Algérie

 

En France comme en Algérie, son combat pour la mémoire est entretenu avec ferveur, notamment par son frère Djoudi. Le 17 octobre 2015, la ville de Saint-Denis a inauguré un jardin Fatima-Bedar dans le quartier Confluence, à quelques pas de l’écluse où son corps fut repêché. À Béjaïa, le cartable scolaire qu’elle portait le soir de sa disparition repose désormais au musée du Moudjahid, précieux et poignant témoignage d’une jeunesse sacrifiée pour la liberté.

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